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Mongi Djouba
Directeur du segment Aéroport, BU Aviation

Temps de lecture : 5 min

Les smart airports ont-ils une intelligence environnementale ?

La terminologie « Smart Airport » continue de fleurir dans les programmes de multiples conférences du secteur aéroportuaire. De nombreux aéroports l’utilisent pour désigner différentes initiatives qui vont dans le sens de la transformation et de l’innovation.

Smart Airport

- Crédits : © MasaoTaira - Thinkstock

C’est à nouveau cette expression qui a été mise en avant dans l’agenda des Assises de l’aéronautique et du développement durable qui se sont tenues à l’Ecole Nationale de l’Aviation Civile (ENAC) à Toulouse en novembre dernier. A cette occasion, exploitants d’aéroports, industriels, architectes et sociétés d’ingénierie ont débattu de ce que pouvait représenter le Smart Airport, chacun apportant le point de vue de son métier autour d’une notion multiforme.

Des intelligences multiples pour de nouveaux usages

L’aéroport intelligent serait celui qui accueillerait le transport aérien de demain, faciliterait le parcours du passager et lui offrirait davantage de services ; ceci au bénéfice de la performance et de la robustesse du modèle économique de la plate-forme. Une évolution qui s’appuie très largement sur une course technologique, bâtie principalement sur le big data et l’Internet des objets (IoT – Internet of Things). Demain, une multitude d’objets connectés pourront transmettre un foisonnement de données à différents acteurs qui, après analyse, y trouveront de la valeur et proposeront sur cette base de nouveaux services.

Il est certains domaines où ces avancées seront incontestablement source d’une expérience passager à la fois enrichie et simplifiée, en particulier pour la gestion des bagages, les contrôles sûreté ou bien la communication des informations de vol, dans un aéroport qui tend à devenir davantage lieu de divertissement que simple plate-forme de transit. C’est aussi une source de données et d’informations précieuses que pourront s’échanger les différents acteurs (exploitant, compagnies, sociétés de ground handling, etc.) afin d’améliorer leur efficacité opérationnelle, la fiabilité et la sécurité d’une multitude d’installations, aussi bien au cœur du terminal, que côté piste ou côté ville. C’est un levier technologique au service de prises de décisions collectives et d’une rentabilité accrue. Dans un environnement toujours plus concurrentiel, l’intention des aéroports de saisir cette opportunité technologique pour améliorer leur compétitivité et leur résilience est évidente. Mais de quelle résilience parle-t-on ?

Résilience économique et environnementale

Au cœur des tables rondes des Assises de l’ENAC a résonné l’écho de la 24e édition de la Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP24). Même si la question des émissions du transport aérien est du ressort de l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale (OACI) et non des accords de la COP, il est essentiel de s’interroger sur ce que l’aéroport prétendu intelligent intègre de résilience dans une perspective plus large de développement durable. Sur fond de négociations pour le climat et de tensions sur le territoire français autour d’une taxation supplémentaire des carburants et au-delà de son aptitude à la transformation (notamment technologique) et de sa capacité économique à faire face, l’aéroport peut-il lui-même porter ses actions vers davantage de durabilité et de préservation de l’environnement et des territoires ? Sa résilience économique est-elle antinomique avec un développement durable ?

Derrière la terminologie Smart Airport, on assiste ainsi à l’émergence d’initiatives, elles aussi multiformes, tendant à réduire l’empreinte environnementale de l’aéroport. Il est incontestable que les aéroports prennent aujourd’hui conscience du rôle qu’ils ont à jouer dans le développement durable. Car même s’ils ne sont pas les plus gros contributeurs aux émissions globales de CO2 à l’échelle mondiale (0,1 % des émissions totales et 2 à 3 % globalement pour le transport aérien), leur impact carbone est majeur si on l’envisage également sous l’angle de la consommation énergétique des bâtiments. Sous l’impulsion des recommandations des organisations internationales (OACI) et des Etats, les exploitants d’aéroports mettent en place un grand nombre d’actions, pour la plupart focalisées sur la performance énergétique.

Tout l’enjeu pour l’aéroport est l’obtention d’un label ou d’une certification (ISO 14001, Airport Carbon Accreditation, bâtiment LEED) qu’il pourra ensuite valoriser auprès de ses différentes parties prenantes (notamment les autorités délégantes), mais aussi du grand public afin de renforcer son attractivité. Aéroports de Paris vise ainsi la neutralité carbone en 2030 en s’appuyant principalement sur des solutions énergétiques et Aéroport de Toulouse suit une démarche similaire. De nombreux aéroports français affichent déjà cette accréditation, à différents niveaux de maturité, faisant de la France le pays avec le plus grand nombre d’aéroports accrédités dans le monde en 2018. Ailleurs dans le monde la tendance est similaire, qu’elle soit portée par des exigences politiques (le délégant imposant certaines normes ou chartes aux sociétés aéroportuaires délégataires qui doivent les appliquer) ou issue d’initiatives privées, y compris dans des pays que l’on imagine parfois éloignés des considérations environnementales.

C’est vrai pour l’Aéroport d’Abidjan qui a été le premier aéroport du continent africain à obtenir l’accréditation neutre en carbone, ou encore pour des projets de rénovation de terminaux sur des aéroports indiens (comme Lucknow, Pune ou Trichy) pour lesquels l’entité gouvernementale Airports Authority of India vise des normes de conception et d’exploitation neutres en carbone. Si ces initiatives sont probablement motivées le plus souvent par un souci de réduction des coûts, il n’en demeure pas moins que les conséquences qui en résultent sont essentielles.

A l’heure où nous visons une réduction de nos émissions carbone à travers la trajectoire 2°C entérinée par l’accord de Paris lors de la COP21, les aéroports jouent un rôle considérable dans cette équation. Cette recherche de rentabilité, en même temps levier d’une réduction de l’empreinte environnementale, est une opportunité à saisir et à poursuivre, en lui donnant davantage de cohérence et de perspective, un rôle dans lequel l’ingénieur peut s’inscrire.

Renouer avec le territoire

Si le Smart Airport est celui qui cherche, à travers la technologie et les données, à rendre l’expérience passager plus simple et confortable au sein du terminal, sa vision ne doit pas s’arrêter là. L’expérience du passager commence et se poursuit en dehors des infrastructures de l’aéroport et tout ce que l’aéroport manipule comme données doit aussi s’interfacer avec un itinéraire dans son ensemble : une interconnexion entre le Smart Airport et la ville ou plus largement le territoire avec ses transports en commun, sa gestion optimisée de l’énergie, ses services aux citoyens, sa prise en compte des attentes des populations. Dans ce paysage, l’aéroport intelligent est celui qui sait renouer avec ce territoire et qui n’est plus le simple terminal d’embarquement en périphérie de ville.

A travers des schémas directeurs cohérents, réalistes et raisonnés, une planification intégrée d’infrastructures économes et efficientes, une utilisation sensée des ressources et matériaux préférant le circuit local, l’ingénieur dans son approche globale peut porter son client à envisager des solutions qui, tout en maintenant le rôle de dynamisme économique et de catalyseur de l’aéroport, l’amènent à davantage d’agilité et de réduction de son empreinte. L’aéroport a cette opportunité d’être le laboratoire de nouvelles technologies et son rôle peut être de donner l’impulsion au territoire, pour que son initiative soit redistribuée à plus grande échelle, dans une logique de concertation avec les parties prenantes, qu’il s’agisse d’autorités ou de populations.

Sur cet aspect, l’aéroport a aussi toute son attractivité à jouer, laissant sa perception négative de nuisance pour revêtir celle d’un véritable aménagement urbain, au service des populations et soucieux de son impact. Le Smart Airport qui sait s’inscrire dans ce schéma est sans doute celui qui pourra se développer durablement et qui pourra rester en bonne intelligence avec son environnement.

Commentaires
1 commentaire
Olivier Baric

Synthétique et lumineux, merci Mongi: L'aéroport est un écosystème complexe dont la performance tient a la vision large et partagée des parties prenantes a sa conception, son exploitation et son développement durables.