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Laureline Monteignies
chef de projet Environnement, groupe Egis
Published on 10 janvier 2020

Temps de lecture : 4 min

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L’intégration de la question du genre au service de l’adaptation au changement climatique

Le genre n’est pas la parité homme-femme. L’adaptation au changement climatique n’est pas seulement un sujet technique. En revanche, le succès d’un plan d’adaptation au changement climatique ne doit plus être aujourd’hui envisagé sans considérer la question du genre. Voici pourquoi.

Femmes et changement climatique

- Crédits : Egis - Frédéric Hayois

En quoi consiste le métier d’ingénieur en adaptation au changement climatique ?

Commençons par définir le terme « ingénierie ». Egis est une entreprise d’ingénierie. On dimensionne, on calcule, on conçoit. Or, l’Engineering, comme l’appelle les anglophones, est généralement perçue comme n’intégrant que des aspects techniques et scientifiques. Mais n’est-ce pas là une vision un peu réductrice du sujet ?

L’ingénierie dans le changement climatique, telle que nous la pratiquons en environnement, ne nous amène pas forcément dans nos tâches quotidiennes à dimensionner, concevoir ou calculer. Cependant, pour mener à bien nos projets, nous devons être capables d’appréhender des rapports d’hydraulique, de sédimentologie, de génie civil, etc. Nous devons pouvoir saisir les subtilités de différents procédés d’épuration, de lutte contre les inondations ou de protection du littoral afin d’en extraire les impacts environnementaux associés et d’en établir la vulnérabilité potentielle. Nous devons être capables de comprendre les tenants et aboutissants de sujets techniques variés afin de croiser les enjeux, concevoir des scénarios d’adaptation et évaluer les incertitudes associées.

L’ingénierie est ainsi en réalité au coeur de notre métier, par la transversalité des sujets que nous devons pouvoir appréhender et surtout combiner. Nous assemblons les expertises comme autant de briques dans la conception d’un ouvrage afin de proposer des solutions d’adaptation spécifiques aux contextes rencontrés, aux incertitudes, et viables sur le long terme.

Parmi ces expertises, certaines sont issues de l’ingénierie pure alors que d’autres sont culturelles, sociales ou encore institutionnelles. Pourquoi proposer une stratégie d’adaptation quand les capacités institutionnelles ne sont pas en état de la mettre en place ou d’en mesurer son efficacité ? Pourquoi proposer une mesure d’adaptation si celle-ci va à l’encontre des pratiques locales ? Ou encore, pourquoi initier une démarche collaborative avec une audience composée à 95 % d’hommes quand ce sont culturellement les femmes qui ont la responsabilité de la question traitée ?

Pourquoi prendre en compte la question du genre dans nos études d’ingénierie ?

Le genre n’est pas un autre mot à la mode pour parler de la parité homme-femme. La question du genre vise à prendre en compte les interactions sociales entre hommes et femmes comme variable influençant un projet, à savoir, qu’est-ce qui, dans les pratiques culturelles, revient plus aux femmes ou plus aux hommes, qu’il s’agisse de la vie familiale, professionnelle ou encore institutionnelle et qui pourrait avoir des conséquences sur l’efficience d’un projet. Dans notre cas, quels sont les rôles des hommes et des femmes vis-à-vis de l’exploitation d’une ressource comme la pêche, la forêt ou l’eau ? Quel poids ont les femmes dans la prise de décision, au sein de la famille, du village, ou des politiques publiques ?

Si ces questions sont plus prégnantes et évidentes à appréhender dans les pays en développement ou émergeants, elles sont tout aussi pertinentes dans les pays développés. Point illustré notamment par le fait qu’Egis a signé la Charte Women’s Forum. Celle-ci a pour ambition de mettre en lumière la vision et la voix des femmes sur les principaux enjeux économiques et sociétaux de notre époque, en liant les sujets de climat et de l’exclusivité. Cependant, dans notre quotidien professionnel, nous intervenons majoritairement dans les pays du Sud. Ceci s’explique par le fait que ces pays sont non seulement les plus impactés par le changement climatique, mais également parmi les plus pauvres, diminuant ainsi drastiquement leur capacité de résilience.

Mais revenons à la question du genre et illustrons ceci avec quelques exemples. A Mohéli, aux Comores, la famille est constituée sur un schéma matriarcal où la femme hérite des terres et détient la maison dans laquelle la famille sera fondée. C’est donc à la femme que revient la responsabilité du domicile. Or, si l’eau se fait plus rare ou les phénomènes extrêmes s’intensifient c’est la femme qui sera responsable d’aller chercher de l’eau plus loin ou de financer et réaliser les réparations. Or l’élévation du niveau de la mer à Mohéli est une vraie menace pour le territoire. Dans certains villages de l’île comme Itsamia, certains quartiers disparaissent et aujourd’hui encore, 20 % des habitants du village sont actuellement menacés par la montée des eaux. Ainsi, afin de lutter contre l’érosion côtière, ce sont les femmes de Nioumachoua, un autre village de l’île, qui ont pris l’initiative de protéger leur littoral avec des cordons de pierres, réunissant pour ce faire 4000 € de fonds locaux. Cette mesure d’adaptation, issue d’une initiative locale, permet de comprendre que la formulation de propositions d’adaptation se doit d’intégrer les femmes aux discussions, afin d’assurer d’une part la prise en compte de l’ensemble des enjeux (habitat, survie des ménages, accès aux ressources) et d’autre part permettre leur formation à des pratiques d’adaptation durables.

Ailleurs encore, c’est l’interaction culturelle des populations avec la mangrove qui nous permet d’illustrer l’importance de l’intégration du genre dans les stratégies d’adaptation proposées. On le sait, la mangrove est un atout précieux quand on parle d’adaptation au changement climatique : lutte contre l’érosion, rôle filtrant des matières en suspension, viviers piscicoles, protection contre les tsunamis, puit de carbone, etc..L’UICN estime à 1,6 milliards de dollars les services rendus par cet écosystème1. Or dans les cultures où la pêche est pratiquée par les hommes et les femmes, des différences de pratiques liées à leur rôle social sont observées. Par exemple, à Honda Bay, aux Philippines, alors que les hommes s’orientent vers des espèces de rente, plus au large, les femmes pêchent sur la zone de marnage, qui correspond notamment à des zones de mangrove. Ce sont ainsi les femmes qui parcourent la mangrove, en connaissent l’évolution, les espèces, le fonctionnement. A l’inverse, cette pratique de pêche dans la mangrove peut représenter une menace pour certains écosystèmes fragiles comme les stades juvéniles d’espèces piscicoles. Ainsi, ne pas faire l’effort d’inclure des femmes dans les discussions de gestion des ressources marines parce qu’elles ne sont pas représentées dans les différentes institutions implique d’exclure de fait des enjeux écologiques majeurs. En conséquence, les plans de mesures d’adaptation proposés pourront s’avérer partiellement efficaces et mener à des stratégies de conservation des milieux peu efficientes sur le long terme.

Intégrer la question du genre : une vision de l’ingénierie en évolution

Dans un cadre de travail où la concertation et l’approche participative pour une prise en main des études par la population ou les institutions locales est prédominante, l’intégration de la question du genre devient donc primordiale dans un métier historiquement technique. Bien sûr, nous devons être capables de comprendre les subtilités de modèles climatologiques, de calculs d’incertitudes et appréhender les spécificités de la faisabilité des mesures d’ingénierie proposées. Mais si cette phase technique est nécessaire, elle ne peut être dissociée des enjeux socioculturels qui nous permettent ainsi de proposer des solutions d’adaptation ajustées au contexte et qui seront intégrées par les communautés locales.  

La question du genre est donc une question socioculturelle, problématisée dans la plupart des CCTP en adaptation au changement climatique auxquels nous répondons, nous Egis, entreprise d’ingénierie. Les bailleurs de fonds en ont pris conscience : il est aujourd’hui crucial d’intégrer la composante du genre dans l’étude des variantes ou le dimensionnement des solutions d’ingénierie proposées pour accompagner les pays en développement dans leur adaptation au changement climatique. C’est un exercice nécessaire qui permet de maximiser les chances de réussite du projet, et éviter de prendre la trajectoire d’une mal-adaptation. Mal-adaptation que l’on sait potentiellement désastreuse pour ces pays d’ores et déjà en première ligne des conséquences du changement climatique.

 

1International Union for the Conservation of Nature and Natural Resources (IUCN). (2010). Mangrove forest in Worldwide Decline.

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