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Loïc Touchais
Ingénieur, groupe Egis
Published on 17 janvier 2020

Temps de lecture : 3 min

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Quel avenir pour l’ingénieur routier ?

L’apport intellectuel de l’ingénieur routier s’est déplacé de la technique vers l’opportunité. Les enjeux sont énormes pour la société et ouvrent des potentialités pour Egis, à condition d’en accepter toutes les implications.

Ingénieur routier

- Crédits : Blue Planet Studio - AdobeStock

La page blanche

Il y eut le temps de la feuille blanche. « On traçait de belles autoroutes neuves au milieu des champs », se souvient Théo*, 60 ans, ingénieur chez Egis.

Cette époque n’est pas si lointaine : le métier de concepteur routier signifiait encore, il y a une quinzaine d’années, se pencher sur un plan et décider, quasiment à la main, par où passerait la route. Ce n’était pas qu’un enjeu de créativité : y subsistait encore un certain idéal, celui de relier les hommes entre eux. Cet idéal, on n’en a plus trop conscience en France, mais il existe encore de nombreux pays dans le monde où la maîtrise du territoire signifie la paix. Dessiner, sur une carte, une nouvelle liaison entre deux pôles, se situait bel et bien dans ce cadre-là, dans cet idéal-là.

Quant à la créativité… elle était alors sans limite ! Tout, ou presque, était à inventer. L’expérimentation se faisait sur le terrain, en grandeur nature. Les « X-Ponts » concevaient des carrefours compliqués, qu’eux seuls comprenaient. « Et puis, on mettait des gens dessus. Et on rigolait », ajoute Théo. « Je me souviens d’un carrefour qui me fascinait, enfant, à l’entrée de la Flotte-en-Ré, en Charente-Maritime. Il avait un certain charme, il était délicieusement déroutant, et pour finir, dangereusement beau. Il a, depuis, été transformé en un carrefour giratoire banal, sans attrait, … et plus sûr ».

La standardisation

Au fil d’années de conception et de retours d’expérience, la route s’est ainsi orientée vers une géométrie à la fois plus simple et plus codifiée, elle est devenue plus homogène, plus lisible, plus confortable, plus sécuritaire.

L’évolution des normes traduit cette tendance. La norme de référence pour la conception des autoroutes, l’ICTAAL, donnait encore à la fin du siècle dernier les recettes de cuisine. Par exemple, elle disait quelle était l’accélération verticale maximum admissible en fonction d’un certain niveau de confort et de sécurité. Charge au concepteur de calculer, ensuite, le rayon parabolique correspondant en fonction de la vitesse. L’ICTAAL 2000 a marqué une rupture, en donnant directement la valeur minimale de ce fameux rayon parabolique, que le concepteur se contente (si l’on peut dire) d’appliquer.

D’une manière générale, tous les guides de conception ont suivi cette tendance et sont désormais très directifs ; la part de créativité du concepteur est réduite au minimum. « Et il faut admirer le souci du détail, explique Théo, un léger sourire aux lèvres. Aujourd’hui, sur une entrée d’autoroute, on définit au centimètre près la longueur des zébras ! » C’est indiscutablement un bien du point de vue de l’usager et de sa sécurité. Mais du point de vue de l’ingénieur, c’est un peu frustrant : « On ne sait pas d’où viennent ces valeurs, finalement », nous dit Théo. La créativité s’est progressivement effacée, elle est réduite à la portion congrue, même si elle surgit parfois là où on l’attend le moins. Ainsi le très sérieux CEREMA, le centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement a-t-il publié, il y a quelques années, le guide officiel du Carrefour cacahuète.

Il n’empêche que le métier de concepteur routier est aujourd’hui très encadré. Même les dérogations aux règles, lieu de la subjectivité s’il en est, sont désormais encadrées par des manuels précis dont le but est très clair : il faut réduire le plus possible la part de subjectivité. Mais là où il n’y a que de l’objectivité, il n’y a pas d’intelligence. Posons la question franchement : l’humain peut-il disparaître de l’ingénierie de la conception routière ?

Et après ?

Privé en quelque sorte d’espace de création, l’ingénieur routier français pourrait être tenté de trouver son salut dans le perfectionnement des outils techniques. Mais c’est oublier que l’outil, en soi, n’a jamais été, et ne sera jamais, une fin – sauf à faire de la programmation informatique son métier, évidemment. Au contraire, l’outil ne fait qu’accompagner ce mouvement de standardisation.

« Si l’on s’attache à reproduire la même logique qu’il y a vingt ou même dix ans en arrière, alors oui, on est morts » philosophe Théo. Tout étant prévu et minutieusement détaillé dans des guides, on peut même imaginer qu’un logiciel correctement programmé pourrait faire le même travail. « Il existe déjà des logiciels capables de générer des centaines, des milliers de tracés et de choisir ensuite le meilleur », indique Théo. Sans aller jusque-là, il est évident que plus ce métier sera simple, plus il sera accessible à un grand nombre et plus le marché tirera les prix vers le bas.

L’ingénieur routier doit donc faire sa révolution. L’enjeu n’est plus tant de proposer la meilleure réponse technique à un client que de se réapproprier complètement la demande du client, de la questionner en totalité, jusque dans ses fondamentaux. Car le principal enjeu aujourd’hui, en France tout du moins, c’est la justification intrinsèque des opérations. La route n’est plus un trait d’union entre les hommes mais un objet qui va a priori à l’encontre de l’air du temps, en favorisant la voiture, donc en polluant. Pas simple… Et puis, il ne faut pas oublier le client final : c’est l’usager, le riverain, la société dans son ensemble, y compris celui qui habite à l’autre bout de la France, mais qui a aussi son mot à dire. Et qui le dira !

La justification ne peut donc plus être exclusivement utilitaire, encore moins économique. Même l’aspect sécurité est insuffisant à lui seul pour justifier un aménagement. Il faut une véritable réflexion d’ensemble, et surtout pas une justification a posteriori d’une décision prise d’avance : sinon, c’est l’échec assuré. Egis ne répond pas uniquement à la demande d’un donneur d’ordre qui le paye. Il répond à une demande sociale, souvent très exigeante. Or, cette approche-là requiert encore beaucoup d’intelligence !

Opportunité pour l’ingénieur, difficulté aussi car il lui faut avoir l’humilité de penser que sa réponse initiale, « la route », n’est pas toujours la meilleure… C’est pourtant là qu’Egis est attendu et dispose d’atouts pour faire la différence. C’est aussi là que Théo pourra laisser libre cours à sa créativité.

 

*Personnage fictif

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