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Philippe Duc
Anciennement Directeur technique et performance durable
Published on 13 mars 2018

Temps de lecture : 4 min

Du « BIM bang » au digital engineering

« Digital engineering », voilà bien un anglicisme de plus au service de l’incompréhension collective ! Derrière cette formulation un peu savante, se dessinent en réalité les contours d’une nouvelle ingénierie, celle qui demain, à grand renfort de moyens numériques, bouleversera totalement l’acte de concevoir et de construire.

Building Information Modelling

BIM Meeting - Crédits : Arthur Chays

L’industrie de la construction est en train de vivre avec le BIM (Building Information Modelling) une transformation comparable à celle qu’a vécue l’industrie manufacturière il y a quinze ans, avec le déploiement de la maquette numérique et de ses applications sur l’ensemble de sa supply chain. Cette transformation, en elle-même majeure, entre en résonnance avec un autre phénomène de société bien plus important encore : l’explosion des objets connectés (Internet of things, ou IoT) et la mise sur le marché d’une surabondance de données (Big Data). De ce cocktail détonant aux allures de « BIM bang » — fruit de la collision du BIM, de l’IoT et du Big Data — est en train d’émerger la notion de digital engineering.

"La digital engineering place la notion d’usage
au cœur même du processus de conception."

Mais que peut-elle bien avoir de si remarquable ? Les enjeux de nos clients ont-ils à ce point changé qu’il faille désormais invoquer de nouveaux concepts pour les appréhender ? A l’évidence, non. Ce qui change, en revanche, ce sont leurs attentes par rapport à ce que nous, ingénieurs, pouvons leur apporter. Le challenge qu’ils nous lancent, c’est la satisfaction de leurs propres clients, à savoir les exploitants et les utilisateurs finaux. Et c’est là que la digital engineering prend tout son sens, en plaçant la notion d’usage au cœur même du processus de conception.

Quand la donnée devient le modèle…

De tout temps, les ingénieurs ont créé et perfectionné des modèles pour mieux appréhender la réalité, la rendre à la fois plus intelligible et plus « maniable ». Aujourd’hui, un nouveau saut qualitatif est effectué grâce aux outils de conception générative* qui permettent de simuler le réel en mode itératif, incrémental et adaptatif.

Par ailleurs, avec des dizaines de milliards d’objets connectés dans un avenir proche, nous aurons une connaissance assez fine de la manière dont les objets, que nous concevons ou que nous exploitons, sont utilisés. Nous serons même en mesure de dire comment cet usage aura évolué au fil du temps, la donnée devenant tout à fait centrale dans la conception.

Les outils immersifs, la réalité virtuelle sont autant d’éléments qui permettront d’intégrer le savoir-faire de nos clients, de tester le fonctionnement de nos installations à l’échelle 1:1, de valider les opérations de maintenance et d’entretien, y compris en situation dégradée. Le développement des outils de fabrication additive (communément appelée impression 3D), associés aux outils de relevé numérique, va lui aussi changer radicalement nos méthodes de conception. Il deviendra, par exemple, inutile de stocker des pièces de rechange pour effectuer une réparation. Celles-ci pourront être fabriquées directement sur place, à proximité de l’objet à réparer, tout en optimisant leur forme, leur masse, et en intégrant les contraintes de remontage.

L’adaptation est en marche !

Au-delà des ruptures technologiques évoquées, la révolution numérique que nous vivons nous amène à repenser les relations sociales au sein de l’entreprise et surtout, à trouver de nouveaux business models. Le retour sur investissement de l’ingénierie digitale se jouera bien plus sur les nouveaux services que sur la rémunération des prestations traditionnelles. Nous sommes dans un monde d’ingénieurs ; l’innovation est restée longtemps centrée sur la technique et les technologies. Mais voilà qu’aujourd’hui, nous nous retrouvons face à une quantité prodigieuse de données, dont il faut invariablement trouver l’usage et le client. C’est pourquoi nos futurs efforts d’innovation devront porter non pas tant sur la donnée, que sur sa manipulation et sur l’environnement nécessaire à son exploitation.

Ne nous y trompons pas, il faudra bien l’ensemble des acteurs de la filière construction pour porter ces évolutions et définir ensemble un nouveau paradigme. L’ingénierie y contribuera pleinement et saura faire entendre sa voix. Déjà, dans un avenir très proche, l’apport de l’ingénierie système nous permettra de spécifier un projet de façon numérique, de vérifier le respect des exigences de conception et de réalisation. Ces changements assez radicaux de nos méthodes de supervision des études et des travaux sont à portée de main ; à nous de nous les approprier. Après tout, savoir s’adapter n’est-il pas le propre de l’ingénieur ?

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